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PIOM 4: à la recherche des urnes

Publié le par Ricordeau Gwénola

PIOM 4: à la recherche des urnes

Ce matin, le QG de campagne où je réside se réveille au bruit de la nouvelle : les urnes électroniques, qui sont normalement sous la responsabilité de la Comelec seraient chez un particulier, un ami du maire actuel, auquel le clan que je suis compte bien ravir la mairie et les principales fonctions électives locales… Autant dire qu’on entre dans le vif du sujet : la fraude électorale. Le clan ne peut guère s’opposer aux pratiques d’achats de voix, mais là les esprits s’échauffent… Je décide donc de partir à la recherche des urnes, mais j’ai avant rendez-vous avec le maire, cela tombe plutôt bien !
A mon arrivée, à 8 heures, quelques personnes font la queue devant sa porte. Ce sont des pauvres, surtout des femmes. Je retrouve l’une d’elle rencontrée la veille. Elle errait dans la mairie et cherchait, comme moi, à voir le maire. Son affaire était bien plus sérieuse que la mienne : elle a besoin de 1500 pesos (25 euros) pour payer ses frais médicaux car elle a une tumeur à la gorge. Son mari est laboureur, elle ne travaille pas et ils ont deux enfants. Là voilà qui fait la queue avec d’autres. Être une étrangère/blanche est synonyme de privilèges : on me fait passer devant tout le monde.
Le maire est un homme de 64 ans, gras comme un notable. Il s’exprime dans un anglais approximatif, mais est un très bon acteur. Le clou du spectacle : il sort une enveloppe fermée de sa poche, m’expliquant qu’il vient de la recevoir de vendeurs du marché, qui veulent l’aider dans sa campagne car ils savent qu’il est pauvre. On croit rêver… Il l’ouvre, compte les billets… 5000 pesos (80 euros). Les met dans sa poche. Voilà comment il veut me convaincre qu’il n’achète pas ses électeurs ! Ce serait bien le seul politicien à empocher de l’argent pendant sa campagne… Il doit me croire bien naïve : il me dit que son salaire, y compris les diverses primes, s’élève à 25 000 pesos (la moitié de la vérité !). Il m’explique qu’il vient à son bureau à pieds (alors que la mairie a, ces dernières années, acheté plusieurs superbes jeeps). Qu’il ne fait pas campagne, car il n’a pas le temps avec toutes ses obligations actuelles de maire… La preuve ? Les gens qu’il doit recevoir et qui attendent devant sa porte ! Il dit sans rire qu’il n’a jamais connu un cas de fraude depuis qu’il est entré en politique il y a plus de 30 ans et que l’achat de votes n’existe pas ici. Hormis ces mensonges éhontés, ce qui est frappant, c’est son absence de programme. Ou plutôt si, il en a un : faire de cette ville une « city » et non plus une « municipality ». C’est sa « vocation », si « Dieu le veut ». Impossible de tirer de lui autre chose. A part qu’il sera, la dernière nuit et le « jour J », dans un endroit sécurisé (« safe house ») car il craint ses adversaires. Il me foutrait presque les jetons !
Ensuite, je retourne au bureau de la Comelec. Le responsable me reçoit. Il est bien plus optimiste que les membres du clan qui espèrent les premiers résultats vers minuit (le scrutin se termine à 6 heures du soir) : il pense disposer des résultats locaux à 7 heures. Par contre, il est résigné au sujet de l’achat et de la vente de voix, pourtant punissables de plusieurs années de prison : ce sont des pratiques traditionnelles… Mais lui et les trois employés qui veillent sur le scrutin de plus de 40 000 électeurs ont des soucis : les machines électorales sont bien arrivées, mais les cartes (programmes) qui doivent être adaptées aux bulletins de vote locaux sont à refaire… Ils ne les attendent pas avant la veille du scrutin et craignent même qu’elles n’arrivent que quelques heures avant. Or il faut introduire les cartes, puis sceller les machines, avant de les disposer dans la cinquantaine de bureaux de vote. Dans le bureau, les institutrices recrutées pour superviser les élections viennent chercher leur accréditation, elles sont souvent avec leurs enfants car ce sont les vacances en ce moment. Je décide d’aller voir les machines et dans quelles conditions elles sont entreposées.
Direction : la principale école élémentaire de la ville. Le responsable du futur bureau de vote me reçoit. C’est un employé administratif de l’école et je l’interromps dans son travail de comptabilité. Entretien en tagalog. « Si Dieu le veut, les élections se dérouleront bien ». Ambiance plutôt détendue jusqu’à ce je demande de voir les machines. Il refuse, disant que c’est interdit, que les militaires ne laissent personne approcher. Je fais semblant de ne pas comprendre, me lève et le remercie pour son aide. Il me suit de mauvaise grâce, on s’arrête pour parler à des institutrices… Nous arrivons finalement devant la salle de classe où sont entreposées les urnes. Il y a un policier et deux militaires en uniforme. Un jeune plutôt avenant, l’autre beaucoup moins et taiseux de surcroit. Deux hamacs sont installés devant la salle, dans l’un, un militaire quasiment en slip, et sont assis ici également trois hommes dont je n’arrive pas à savoir la fonction. On me reçoit amicalement, mais bon, l’ambiance militaire et moi…
Je rejoins le cortège du clan, qui se trouve au marché (avant-hier le « dry », hier la viande et le poisson, aujourd’hui les légumes). Discours, chansons… Puis nous partons pour un barrio isolé où une bonne quarantaine de personnes nous attendent sous un manguier géant. C’est bien peu pour se protéger de la chaleur. La fille du clan déclare d’ailleurs forfait assez vite et doit rentrer à la maison. Deux heures de discours et de chants, l’équipe est au bord de l’épuisement lorsque nous rentrons. Surtout que lors des déplacements, nous sommes sur les plateformes de camions sur lesquelles des bancs ont été installés : non seulement il faut se protéger du soleil par des cartons, mais il faut aussi supporter les jingles diffusés bruyamment et les à-coups du transport sur les chemins non goudronnés.
La campagne met les corps à l’épreuve ! Je n’avais jamais été ici pendant la saison la plus chaude et je n’avais jamais vu comment les philippins peuvent s’interpeler sans cesse par des « mainit, diba ? » (« fait chaud, hein ?). Les hommes finissent généralement la soirée en buvant de l’alcool, supposé « faire partir la fatigue ». La chaleur veut dire aussi toute une organisation pour les nombreuses douches que les uns et les autres doivent prendre (souvent quatre par jour pour les femmes), mais aussi les tee-shirts aux couleurs des candidats que chacun-e porte. C’est une centaine de tee-shirts propres qui doivent être chaque jour à la disposition des candidats, des membres du clan et de leurs supporters.
Fin de journée passée au QG du clan, avec le « superviseur » (et comptable) : il reste 24 /24 à la maison, armé de plusieurs portable et à part le matin et tard le soir lorsqu’il parle aux « troupes », il est le reste du temps dans une chaise longue de laquelle il répond aux appels et manipule de grosses sommes d’argent. Le QG du clan s’occupe également en ce moment de préparer ses observateurs qui seront disposés dans les différents bureaux. Il faut préparer plus d’une centaine de kits avec leurs instructions, leurs cartes officielles sur lesquelles ils doivent accoler leur photo, etc. Un gros travail… Chaque observateur recevra 1000 pesos (18 euros) du Parti qui soutient le clan.
Le bureau de la Comelec m’a fourni le guide officiel de la tenue du scrutin. Un des points que je découvre porte sur l’assistance aux illettrés. Ils sont censés être signalés sur les listes électorales, mais celles que j’ai consultées n’indiquent aucun illettré… ce qui est statistiquement hautement improbable dans ce coin. Selon les textes officiels, les illettrés ont le droit d’être assistés pour remplir leur bulletin par un membre de leur famille (jusqu’au quatrième degré de parenté !), un assesseur (institutrice) ou un membre de leur foyer.
Voilà, c’es tout pour aujourd’hui !

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