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PIOM 3: la campagne électorale à Mindoro

Publié le par Ricordeau Gwénola

PIOM 3: la campagne électorale à Mindoro

La campagne se déroule à un rythme effréné : réunions, porte à porte, événements divers et variés auxquels il faut participer… Tout à l’heure, en fin d’après-midi, quand la vie reprenait son cours lorsque l’air se rafraichissait, au marché, pas une seconde sans qu’un convoi électoral ne passe et ne diffuse sa propagande ou ses chansons : le vote étant plurinominal, on a ici, par exemple, 25 candidats à la fonction de conseiller municipal qui mènent campagne… Mais il y a aussi tous les autres candidats à des fonctions locales : maire (seulement deux candidats), vice-maire (trois candidats), gouverneur (deux candidats), vice-gouverneur (trois candidats), membre du conseil gouvernemental (une quinzaine de candidats), député (7 candidats). Plusieurs dizaines de candidats sillonnent donc la municipalité, avec leurs divers véhicules de propagande (jeepneys, tricycles, voitures…), leurs dizaines de partisans… Et comme si cela ne suffisait pas, à tout cela s’ajoutent les campagnes nationales à la présidence (dix candidats), à la vice-présidence (huit candidats), au Sénat (une soixantaine de candidats) et les quelques 180 partis autorisés à brider les 50 sièges du Parlement réservés à la représentation des partis… Bien sûr, tous n’ont pas les moyens de mener campagne nationalement !
Je continue à suivre la même équipe électorale qui entoure le clan familial qui m’a invité ici. Si le travail de terrain est principalement fait par les hommes, ce sont les femmes qui gèrent l’intendance et surtout le travail bureaucratique : la surveillance du déroulement du scrutin lui-même. Cela implique en amont un lourd travail de vérification des listes électorales, puis le déploiement, pour le « jour J » de « pollwatchers » sympathisants (au minimum deux par bureau). C’est sur 40 000 votants et 35 bureaux de vote que veillent les femmes… On leur demande aussi de chanter dans les meetings… Aux hommes, les longues soirées à coup de Tanduay et de San Miguel (liqueur et bière).
Nous sommes à moins d’une semaine du scrutin et une des églises locales les plus influentes des Philippines, Iglesio ni Christo (protestants) a annoncé localement quel-le-s candidat-e-s elle soutient (soutien est un faible mot, il s’agit de « consignes », très bien suivies). Ici, on dit que Iglesio ni Christo « a » 3 000 votes.
Hier matin, j’ai participé à un convoi. Nous sommes allés dans différents quartiers, l’une des membres de l’équipe lisait un discours d’une dizaine de minutes à chaque arrêt, pendant qu’un autre distribuait des tracts. C’était assez fatigant et puis j’avais l’impression d’être une attraction à part entière ! L’après-midi, j’ai assisté à un meeting au marché, où comme la veille, l’un des candidats au poste de vice-maire a chanté avec la nièce d’un candidat à la mairie. Ça plait beaucoup, faut bien le reconnaitre… Encore une autre réunion chez un particulier, re-chanson… Et fin de soirée au meeting d’un candidat pour le Parlement. Là, des jeux permettent de distribuer de l’argent : 200 pesos à celui ou celle qui attrapera tel objet lancé à la foule, etc. Deux cents personnes assistent au meeting, beaucoup d’enfants, et comme d’habitude, on mange gratuitement à ce genre d’occasion.
Aujourd’hui, j’ai essayé en vain de rencontrer les membres de la Commission aux élections. Sont très occupés, localement, mais aussi nationalement, puisque le passage aux urnes électroniques ne se fait pas sans difficultés. Selon des rumeurs persistantes, les élections n’auront pas lieu, ou un second scrutin (manuel) pourrait avoir lieu… J’ai ensuite passé quelques heures au QG du Parti Libéral. Les principaux organisateurs de la campagne de Noynoy Aquino et Roxas (pour la présidence et la vice-présidence) ici sont des cousins de ceux qui m’accueillent ici. L’un est même le parrain de l’une des candidates du clan…
J’ai passé quelques heures au QG, où les pauvres viennent demander de l’argent, mais surtout des dons en nature : des pompes à eau, des toilettes, des lavabos, des médicaments, etc. Mais surtout, trois repas sont servis par jour. Non seulement à la centaine de personnes employées par le Parti ici (le clan que je suis en a une cinquantaine), mais aussi aux pauvres. En l’occurrence, ce midi, une dizaine de mangyans (minorité ethnolinguistique) sont là. Comme ailleurs, les philippins sont racistes, et ils leur servent du simple riz, alors que nous mangeons de la viande et du poisson.
Les responsables du Parti Libéral sont désarmants lorsqu’ils évoquent ces pratiques : ce n’est pas de l’achat de voix, non, ce sont les pauvres qui « tirent profit » des élections ! Le Parti n’a d’après eux pas les moyens ici de proposer aux électeurs de les conduire « gratuitement » aux bureaux de vote. Toujours est-il qu’il arrive souvent que les mangyans comme les autres minorités soient « parqués » (et descendus des montagnes) quelques jours avant l’élection et instruits de la manière dont ils doivent voter…
Cet après-midi, nouveau meeting au marché, puis rendez-vous avec le vice-maire, qui fait aussi campagne. Il est en politique depuis 1995. Son père a été maire. Comme au bureau du Parti Libéral, il est très difficile de comprendre quel est le programme des candidats. D’ailleurs, la plupart des tracts que j’ai recueillis depuis mon arrivée expliquent bien davantage l’histoire familiale et les études que les projets des candidats. Les grands-parents sont fréquemment évoqués, les frères et sœurs, enfants, etc., leur parcours scolaire et professionnel. La fille du clan (que je suis) qui est candidate pose ainsi sur son affiche avec son grand-père, un juge influent dans la région. Ce qui compte pour les candidats, c’est d’être considéré comme « matalino » (intelligent) et « malakas » (fort). Que ce soit sur le marché ou avec les domestiques du clan, on me répète souvent que si Noynoy est apprécié, c’est qu’il a fait ses études aux USA (donc « matalino ») ou qu’il est « proches des Américains » (donc « malakas »). Gibo, le candidat soutenu par la présidente actuelle, GMA, a aussi la réputation d’être intelligent, malheureusement pour lui, GMA est la présidente la plus haïe de l’histoire nationale ! Les tao (« gens du commun ») connaissent en fait peu de choses sur ces candidats. Tout à l’heure, je discutais avec deux domestiques. L’une ne savait pas qui était Noynoy…
Du point de vue policier, la situation est plutôt calme ici. Bon, le mois dernier, y eu un meurtre à une vingtaine de kilomètres d’une personne impliquée dans la campagne, mais tout le monde est d’accord : ici, c’est calme. Il faut mettre un bémol, car du côté des femmes, il y a davantage d’anxiété sur les jours à venir et surtout sur la nuit précédant le scrutin. Le clan et tous ses employés devraient veiller durant toute nuit pour faire des rondes et on me sollicite pour trouver des journalistes français qui viendraient ici et refrèneraient les manœuvres du clan adverse…
Quant à la NPA, elle a tué 11 militaires en février à une trentaine de kilomètres, mais elle n’opère pas sur la municipalité. Les affiches de Satur Ocampo et Liza Maza sont régulièrement recouvertes d’inscription les assimilant à la NPA et j’ai même vu des affiches spécialement faites pour mettre en garde les électeurs contre eux.
Pour finir, ici, un maire reçoit un salaire mensuel de 35 000 pesos (550 euros), un vice-maire 25 000 (400 euros). Sans compter les avantages en nature (employés, voiture, etc.). Sans compter surtout l’argent de la corruption. On dit qu’un élu malin peut multiplier ainsi par dix ses revenus… Une fortune propre à échauffer les esprits !

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